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Émission 18 : Démocratie et Transition, le Dilemme haitien
L’Édito de Mathias Pierre
« Edmond Paul : une vie politique, une œuvre économique » vu par Pierre Raymond Dumas
Pour sortir du chaos généralisé, est-ce que la démocratie doit précéder le développement économique ou l’inverse? Des économistes comme Douglas North croient que les organisations économiques doivent précéder la structuration politique. Dans cette perspective, dans le fameux essai “Violences et Ordres Sociaux”, North décrit une démarche élaborée pour faire la transition d’un ordre social à l’état nature vers un ordre social ouvert, et rompre avec la violence. Le défi d’Haïti est de mettre en place les organisations économiques permettant de passer de l’économique de rentes ou l’économie de prédation à une économie de production. Une responsabilité de l’élite de faire cette transition nécessaire à la mise en place de ces organisations politiques et économiques. Mais avec quel type d’élites faudrait-il le faire?
Faisant référence à l’élite haïtienne, Jean Price Mars l’a décrite comme une élite parasite. Une élite qui entretient une économie de prédation par l’accaparement de l’État en butin de guerre; tous ceux-ci, aux dépens d’une économie de production qui crée des emplois pour les masses. Pour contrôler l’État et éviter les compétitions économiques et politiques, les élites font choix de pouvoirs provisoires ou éphémères, plus appropriés à faciliter l’accès par la corruption d’hommes faibles de part leur éthique ou leurs compétences, à la tête de l’État.
De l’époque de Louis Joseph Janvier, Lysius Félicé Salomon, Florville Hypollite, en dépit des turbulences politiques, il y avait un élan d’industrialisation par la construction d’infrastructures physiques et économiques. On peut se rappeler sous la présidence de Salomon, la création de la Banque National d’Haïti et la finalisation du paiement de l’indemnité, et la présidence d’Hypollite, la construction de tout un ensemble d’infrastructures physiques, comme des ponts et des marchés métalliques.
A cette époque, il y avait certains théoriciens au pouvoir, parmi lesquels Edmond Paul, trois fois élus députés, une fois sénateur, qui avait une grande influence sur son temps tant au niveau de la modernisation politique qu’économique. Edmond Paul utilisait la taxation exagérée de la production caféière sur les paysans pour illustrer et lutter contre le système de prédation.
Déjà Edmond Paul, en 1876, parlant du système financier écrivit: « Par la fixation arbitraire du prix des cafés, le monopole, tel qu’il se pratique en Haïti, enlève aux familles cultivatrices, une somme assez considérable qu’il remet au commerce, à charge pour ce dernier d’en faire profiter le peuple tout entier par une baisse proportionnelle dans les prix de toutes les marchandises. Cette notion d’une économie politique primitive, renversant toute comptabilité́ commerciale, a toujours fort heureusement rencontré, pour lui en remontrer, une pratique impitoyable. Il ressort, en définitive, de tout ce que nous avons dit qu’une notable portion des citoyens d’Haïti, puissants moteurs de nos travaux les plus productifs, sont péris et broyés depuis 72 ans dans l’engrenage de notre système financier».
Aujourd’hui le système de prédation utilise les taxes douanières sur les importations des produits de consommation pour appauvrir et exploiter les masses. En guise d’alternative, Edmond Paul proposait l’industrialisation, donc la mise au travail des masses pour changer la dynamique économique et politique, pour le développement économique par la stabilité politique.
Aujourd’hui c’est le système bancaire qui capte l’épargne nationale pour financer le commerce aux dépens de la production. Ce même système, avec l’appui des maisons de transfert, capte les rémittences venant de la diaspora qui servent à financer l’import des produits de consommations des masses. Les exportations étant presque nulles, le secteur agricole non protégé et non financé n’arrive pas à créer l’autosuffisance alimentaire de la population, ainsi l’État survit des taxes sur les importations collectées des importateurs lesquels en retour taxent les populations avec surplus.
Dans mon dernier essai, Ruptures&Compromis, j’ai écrit: “La taxation est la deuxième forme d’instrument utilisé pour l’exploitation de la paysannerie avec l’extinction de la grande propriété́” au 19e siècle. En ce sens, Edmond Paul mettait en question le système financier haïtien et la taxation du café, un système qui s’est réinventé au 21e siècle, avec les banques et les taxes douanières pour le même résultat, la pauvreté. Devrait-on, en 2025, faire renaitre Edmond Paul pour relancer le débat sur la mise au travail qui est en fait la voie de la stabilité politique par la croissance économique?

