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Émission 20 : L’aventure d’une jeune femme de la diaspora dans la politique haïtienne
L’Édito de Mathias Pierre
Comment transformer l’attachement de la diaspora en un moteur de développement du capital humain?
L’attachement de la diaspora haïtienne de première génération à sa localité d’origine est une réalité profonde. Il ne s’agit pas d’un patriotisme abstrait, mais d’une mémoire incarnée : un département, une commune, une ville, une localité ou autre. Ce lien territorial explique la constance des transferts, la construction de maisons au pays et le désir persistant de retour. Parmi ces Haïtiens de l’extérieur, un potentiel demeure largement ignoré : celui des retraités. Libérés des contraintes professionnelles, aiguisés de plusieurs décennies d’expérience, beaucoup sont prêts à venir servir bénévolement. Ils ne cherchent ni pouvoir ni rente, mais l’utilité. Ce capital humain, disponible, expérimenté et animé par un attachement sincère, représente une ressource stratégique pour les communautés locales.
Depuis plusieurs décennies, la diaspora constitue un pilier structurel de la société haïtienne. Ses transferts financiers assurent la survie de millions de familles et stabilisent l’économie nationale. Comme l’illustre le chapitre IV de Rupture et Compromis, l’évolution des transferts financiers en provenance de l’extérieur révèle une transformation profonde du modèle économique national. En 1971, les transferts vers Haïti s’élevaient à 17,8 millions de dollars américains, pour un PIB d’environ 4,5 milliards, soit 0,39 %. En 2018, ils culminent à 3,14 milliards de dollars, pour un PIB estimé à 8,1 milliards, portant leur poids relatif à 38,68 %. La croissance observée ne procède donc pas d’une expansion de la production nationale, mais d’une intégration croissante de ressources générées hors du territoire. Le centre de gravité de l’économie se déplace vers l’extérieur.
Mais cette fonction d’amortisseur de précarité révèle une singularité profonde : elle permet au système de perdurer sans se transformer. L’essentiel de ces ressources alimente la consommation de biens importés et des circuits dominés par des groupes bénéficiaires, sans aucun effet régulateur sur la production locale. Une part significative de l’effort de la diaspora est ainsi captée par un système de prédation, où la rente remplace l’investissement, et où la dépendance remplace la création de valeur. Haïti fonctionne de plus en plus grâce à un capital produit à l’extérieur, sans que ce capital ne soit organisé dans l’objectif de bâtir durablement des institutions et des capacités nationales.
La diaspora se trouve alors enfermée dans un rôle de compensateur de la misère, plutôt que dans une fonction d’instrument de développement. Ce modèle soulage à court terme, mais neutralise à long terme toute pression réelle pour réformer l’État, réorienter l’économie ou moderniser les services publics. Le pays survit, mais ne se transforme pas.
Or, Haïti affronte aujourd’hui deux ruptures majeures : l’effondrement de notre système éducatif et la fragilisation continue de l’appareil sanitaire. À ces deux niveaux, la diaspora peut devenir un acteur stratégique, voire incontournable. Les retraités bénévoles médecins, infirmiers, enseignants, techniciens et autres peuvent renforcer les structures locales, former les équipes, transmettre des méthodes, instaurer des standards et accompagner les jeunes générations au niveau local. Leur présence continue, enracinée dans les communautés, créerait une culture du service, de la rigueur et de la transmission.
Le levier de l’éducation est central. Une éducation trilingue, articulant créole, français, anglais et espagnol, rendrait l’apprentissage réellement accessible tout en ouvrant les élèves au monde. Elle permettrait de réduire l’exclusion scolaire, d’élever le niveau de formation et de reconnecter l’école à la réalité sociale. Dans cette perspective, la création d’écoles portées par la diaspora constituerait l’un des vecteurs les plus puissants de transformation. Il ne s’agirait pas seulement de bâtir des infrastructures, mais de fonder des espaces de formation enracinés dans les communautés, avec une pédagogie adaptée au contexte haïtien. Ces établissements pourraient devenir des pôles de transmission où des experts retraités de la diaspora viendraient former les jeunes, partager des méthodes, instaurer des standards et accompagner les vocations. L’école cesserait alors d’être un simple lieu d’attente sociale pour devenir un véritable incubateur de compétences, capable d’élever le capital humain, de préparer une main-d’œuvre qualifiée et, par suite, d’attirer l’investissement et la création d’emplois locaux.
Le levier de la santé, lui, viserait à améliorer directement la qualité de vie et la productivité humaine. Centres de soins renforcés, prévention, formation continue du personnel : chaque progrès sanitaire élargirait le champ du possible pour les individus et pour l’économie. Ensemble, santé et éducation constituent des conditions non discutables de développement durable.
Cette dynamique ouvrirait également un levier souvent négligé : le tourisme de proximité et de retour. La diaspora, surtout de première génération, est la première clientèle potentielle des territoires. Elle reviendrait pour voir sa ville natale,une plage, un site touristique etc. Organisée, cette présence peut structurer une économie locale : maisons d’hôtes, restauration, artisanat, services de transport. Les retraités bénévoles pourraient contribuer à formaliser ces initiatives, transmettre des standards d’accueil, de gestion et de qualité. Le tourisme deviendrait alors un prolongement naturel de l’investissement éducatif et sanitaire : il créerait des emplois, stimulerait l’entrepreneuriat local et valoriserait les patrimoines culturels. L’attachement affectif se transformerait dès lors en activité économique locale.
Par ailleurs, la deuxième et la troisième génération, longtemps tenues à l’écart du pays, auraient l’opportunité de venir découvrir les sites, les lieux touristiques ainsi que leur terre d’origine, renforçant ainsi le lien intergénérationnel avec le pays et favorisant un engagement durable envers son développement.
Cependant, il reviendrait à déduire que sans un cadre institutionnel clair, les bonnes volontés se heurtent aux poids administratifs, à l’insécurité ainsi que l’absence de coordination. La diaspora risque alors d’être réduite à une action caritative, sans effet organisateur. Comme dans le sport, où les talents dispersés ont été fédérés dans un projet commun qui nous a menés à une deuxième qualification pour la coupe du monde en 2026, Haïti doit organiser cette énergie humaine et intellectuelle.
La venue structurée de la diaspora et en particulier des retraités bénévoles permettrait bien plus que l’assistance : elle ouvrirait la voie à l’investissement productif, à la création d’emplois locaux et à une transformation durable. Chaque école renforcée, chaque centre de santé modernisé, chaque jeune mieux formé deviendrait un point d’ancrage pour l’économie locale. Le basculement serait donc essentiel : ne plus financer seulement la survie, mais construire l’avenir. En passant de l’émotion à l’organisation, du lien affectif à une vision institutionnelle, la diaspora peut cesser d’être une simple source de financement de la misère et de la résignation de la majorité de la population pour enfin devenir un moteur réel de développement national. Reste par conséquent une interrogation décisive : le pays continuera-t-il à utiliser sa diaspora comme simple béquille de survie, ou saura-t-il en faire l’architecte d’un nouveau cycle de développement fondé sur le savoir, la santé et la dignité humaine ?

